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mar
09
2011

CRISE ALIMENTAIRE ET STRATEGIES par Charles Henri Depezay

CRISE ALIMENTAIRE ET STRATEGIES.

Un Bilan de la crise de 2008.

 « Si je le pouvais, j’annexerais les planètes ».

Ainsi parlait Cecil de Rhodes, fondateur de l’entreprise diamantifère De Beers et chantre de l’impérialisme britannique, tandis qu’il s’efforçait d’étendre la domination de Londres sur un espace ininterrompu entre le Cap et le Caire et ce, au détriment des Boers et des peuples africains. Cette citation doit être replacée dans le contexte de la première mondialisation (O’Rourke, Williamson), alors que la colonisation sert l’expansion du capitalisme, celui-ci se trouvant désormais trop à l’étroit dans les limites nationales (Hannah Arendt).

 

De nos jours, la deuxième mondialisation, qui a succédé à la Guerre Froide, donne libre cours à un néo-impérialisme autrement plus efficace économiquement que la colonisation. Ainsi, les Firmes Multinationales (FMN) et les États se livrent à une concurrence acharnée pour les biens les plus précieux, au premier rang desquels on compte les terres arables et les biens alimentaires. Dans cet environnement, les petits paysans, qui représentent encore la majeure partie de la population des pays en voie de développement (PVD), sont à la merci des stratégies élaborées par les grands acteurs du marché.

 

Dans quelle mesure la mondialisation a-t-elle conduit à la grave crise alimentaire que nous avons connue en 2008 ? Est-il possible qu’une telle crise se reproduise prochainement ?

 

Une crise aux multiples facteurs : l’exemple du riz 

 

Au printemps 2008, la flambée des cours du riz, aliment de base pour 60% de la population mondiale, fait naître de nombreux commentaires dans les médias. Voici en résumé, comment elle a été présentée :

 

D’abord, la hausse de prix : entre février et avril 2008, le cours du paddy américain (riz non décortiqué) connaît une hausse de 80%, passant de 450 à 950 dollars à la bourse de Chicago (il existe pourtant 4000 à 5000 variétés de riz sans prix de référence).

Ensuite, les victimes : l’Afrique et l’Asie dans leur ensemble (alors que les achats varient considérablement d’un pays à l’autre : un Indien mange 150 kg de riz par an, contre 40 kg en moyenne en Afrique de l’Ouest).

 

Un lien est fait directement entre cette hausse des prix et les émeutes de la faim, qui éclatent notamment à Haïti, au Sénégal et en Indonésie, trois grands consommateurs de riz. Il n’y a pourtant pas de spéculation boursière  sur le riz à proprement parler pour la bonne raison que seulement 1% des 27 millions de tonnes de riz échangées dans le monde, l’est à la Bourse : la plupart des transactions se font sur des marchés physiques, hormis quelques contrats sur le Chicago Board of Trade.

 

Le mécanisme de la crise serait le suivant : Tout d’abord, la croissance démographique provoque une augmentation de la demande modifiant ainsi le ratio critique offre/ demande. Concrètement, les pays sont obligés de puiser de plus en plus dans leurs stocks. Cependant, les prix  demeurent sous-évalués pendant quatre ans (on parle alors de myopie des agents). Enfin, les pays producteurs prennent soudainement conscience du problème et bloquent les exportations de riz.

De fait, alors que les besoins sont criants aux Philippines (il manque près de 4 millions de tonnes à l’importation pour satisfaire les besoins), mais aussi en Indonésie (pourtant troisième producteur mondial mais gros consommateur), l’Inde, le Vietnam (2e exportateur mondial derrière la Thaïlande) et le Népal réduisent leurs exportations, puis ferment leurs frontières.

En Thaïlande, les paysans sont asphyxiés par la flambée du prix de l’essence et des engrais. Sans systèmes de stockage des intrants, ils ont signé des contrats de livraison à l’avance et en sont perdants en cas de hausse de prix. Certains s’en sortent en stockant du riz pour spéculer. Le gouvernement dénonce ce phénomène s’en pouvoir l’enrayer.  En Afrique, à Yaoundé (Cameroun), les prix se sont envolés de 39% et l’explication a été fournie par le coût des transports. La Côte d’Ivoire, le Sénégal et la Mauritanie ont suspendu leurs droits de douane pour faciliter les importations, avec des dégâts collatéraux considérables, comme la déstabilisation des filières locales.  Dans ces pays, les intermédiaires sont suspectés, souvent à raison, de faire des stocks pour faire encore monter les cours.

Ce qui frappe, c’est la brutalité de la crise que, pourtant, on entrevoyait dès l’année 2006. Ainsi à Bangkok, le 27 mars 2008, la tonne de riz passe de 580 à 760 dollars, soit +31% en quelques heures. Classique mouvement de panique lié à l’annonce d’une suspension par l’Inde de ses exportations de paddy. Cette panique est encore alimentée par l’annonce du Vietnam de la réduction de ses exportations et par la recherche par les Philippines de 500000 tonnes de riz en Inde et en Thaïlande, en vain d’ailleurs. Les financiers se sont engouffrés sur ces possibilités d’obtenir facilement des gains : on peut citer ABN-Amro et son certificat Open-end du 10 avril 2008 calqué sur la performance du contrat Riz paddy du Chicago Board of Trade.

La question des fluctuations des cours mondiaux :

 

Comme nous le voyons à travers l’épisode dramatique de 2008, l’élasticité des cours représente une menace majeure pour les producteurs comme pour les consommateurs.

 

Il existe trois raisons à cette élasticité :

  • Les marchés des produits alimentaires sont très spéculatifs : à l’exception notable du riz, une forte proportion de la production est échangée à travers le monde. Ces produits sont côtés sur les marchés à termes où l’on réalise des anticipations.
  • On observe depuis plusieurs années un « néo-colonialisme agricole » (selon les mots du géographe de l’alimentation Jean-Paul Charvet), qui prend la forme d’achats de terres par les fonds de pension, les États souverains ou les FMN. Ainsi, l’augmentation du prix des matières premières alimentaires et les remous dans la population qui en ont résulté ont eu un effet sur la politique d’investissement des grands fonds. Au début de l’année 2009, on estime que les fonds souverains sont responsables de plus de 10% des investissements sur les marchés à terme des matières premières (agricoles, minerais, métaux). En 2008, le Qatar a investi plus directement dans des joint-ventures au Vietnam et en Indonésie (plus de un milliard de dollars US), afin de sécuriser l’approvisionnement alimentaire de sa population. Pour les mêmes raisons, l’Arabie Saoudite a investi, en 2008, 566 milliards de dollars US dans des joint-ventures au Soudan, au Pakistan et au Kazakhstan.
  • Les productions alimentaires sont aléatoires et, malgré les progrès techniques, dépendent toujours largement des caprices du climat : une sécheresse en Australie peut faire monter les cours du blé (comme en 2008).

Plus généralement, les cours des produits agricoles illustraient, jusque dans les années 1990, la théorie de la dégradation des termes de l’échange, conçue par l’économiste Brepitsch, et qui postulait une dépréciation à moyens et longs termes des produits agricoles par rapport aux produits industriels et aux services. Cette théorie est remise en cause aujourd’hui avec une tendance lourde en faveur d’une appréciation des cours, datant d’avant 2008, et qui repose sur plusieurs facteurs :

  • Une forte croissance démographique des pays émergents qui entraîne une augmentation de la demande mondiale solvable.
  • Des Etats qui assurent, comme nous l’avons vu, leur approvisionnement alimentaire en achetant des terres.
  • La concurrence des agro-carburants qui soustraient des terres pour la production nourricière. En 2007, le Brésil se déclare ainsi prêt à mettre en culture environ 29 millions d’hectares de terres supplémentaires pour la production de canne à sucre, soit l’équivalent de la Surface Agricole Utilisée française, alors même que le gouvernement du président sortant Lula tente de réduire la sous-nutrition dans le pays avec le plan Faim Zéro.
  • L’enjeu écologique avec l’idée qu’on ne peut plus augmenter la production en produits alimentaires par de nouveaux défrichements, sous peine de porter atteinte irrémédiablement à de riches écosystèmes. Dès lors, la terre devient de plus en plus rare et de plus en plus chère.

 

Outre la fragilisation des petits producteurs, cette évolution des cours a des conséquences politiques importantes aux échelles régionale et mondiale :

  • L’élasticité des prix justifie les politiques d’encadrement dans les pays développés comme dans les PVD : ainsi, l’Union Européenne a-t-elle suspendu le gel de ses terres agricoles en 2008 et relevé ses quotas laitiers ; dans le même temps, les pays du Sud subventionnent leurs producteurs pour faire face à la croissance des marchés urbains, à l’image du Maroc avec ses éleveurs de moutons. Le système libéral des avantages comparatifs, mis en place par le FMI et la Banque Mondiale au cours des années 1970 et 1980, est donc peu à peu remis en cause. Par exemple, le Sénégal produisait de l’arachide pour l’exportation et importait dans le même temps près de la totalité de ses besoins en produits alimentaires.
  • Ce grand retour de la souveraineté alimentaire au premier plan des objectifs stratégiques cause de plus en plus de tensions au sein de l’OMC  entre :
    •  les pays du G10 (Brésil, Argentine, Indonésie,…) favorables à un abaissement maximal des droits de douane sur les produits agricoles,
    •  les grandes puissances du Nord (USA, UE) qui veulent préserver leur agriculture tout en procurant des produits bon marchés à leurs consommateurs,
    •  les pays protectionnistes (Suisse, Japon, Corée du Sud,…). De fait, les compromis sont de plus en plus difficiles à trouver.

 

 

 

De cette analyse en forme de bilan, nous pouvons conclure que les fluctuations des cours sont causées autant par les FMN que par la politique des États. Plus généralement, le système libéral semble atteindre une limite. Symbole de ce constat, il semblerait que la crise du printemps 2008 ai été intensifiée par la crise des subprimes qui éclate dès l’automne de la même année : en effet, les spéculateurs les plus avertis des marchés de capitaux auraient abandonné leurs investissements sur les subprimes dès le début de l’année 2008 pour se reporter sur le marché des produits agricoles, dont la rentabilité était nettement plus assurée[1].

Nous devrions nous poser la question de l’accès et de la souveraineté alimentaire des États au même titre que se pose la question de l’indépendance énergétique et militaire, ce qui pourrait aller à contrario des avantages comparatifs développé par Ricardo et éviter par exemple que les paysans des PVD soient les principales victimes de la sous-nutrition dans leur propre pays! Les produits agricoles pourraient ainsi être considérés comme des « biens communs de l’humanité » (selon le concept développé par Anne-Marie Frison-Roche, enseignant-chercheur à l’Institut d’études politiques de Paris) qui correspondent à des besoins vitaux fondant à la fois leur circulation sur le marché et le droit inaliénable de chacun à y accéder, où qu’il vive et quels que soient ses revenus. Ces biens pourraient faire l’objet d’une protection internationale spéciale et adaptée, qui éviterait que la seule loi du marché règne sans partage. Un tel dispositif pourait être complété par une organisation du marché en grandes régions (telles l’U.E. et ses marges méditerranéennes, ou le Mercosur) au sein desquelles s’effectuerait la majeure partie des échanges internationaux.

Les opinions publiques européennes ainsi que les structures du marché alimentaire de l’U.E. semblent déjà prêtes pour une telle évolution. Dans la perspective d’un prochain cycle de négociation au sein de l’O.M.C. il importera au veilleur de surveiller si les instances de l’U.E., ses dirigeants et leurs homologues des autres continents se laissent convaincre et emmener dans cette voie.

 

 

BIBLIOGRAPHIE :

 

_ CHARVET Jean-Paul, L’Alimentation dans le monde, Larousse, 2006.

_ FUMEY Gilles, Géopolitique de l’alimentation, Sciences Humaines Éditions, 2008.

_ LAPERCHE Blandine, CRETIENEAU Anne-Marie et UZUNIDIS Dimitri (dir), Développement durable : pour une nouvelle économie, Peter Lang, 2009.

_ MOUCHON Frédéric, Allons-nous mourir de faim ? Comprendre la crise alimentaire mondiale, Calmann-Lévy, 2008.

_ PARMENTIER Bruno, Nourrir l’humanité. Les Grands problèmes de l’agriculture mondiale au XXIe siècle, Éditions La Découverte, 2007.

_ PUEL Jean-Marc, Les Fonds souverains. Instruments financiers ou armes politiques ?, Éditions Autrement, 2009.

 



[1] Je me réfère ici à un cours donné le 2 novembre 2009 à l’Université d’Orléans par Farid Benhammou, docteur en sciences de l’environnement, dans le cadre de la préparation du CAPES d’Histoire-Géographie.

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